La caissière


Il y a un truc bizarre dans de ma vie: je n’arrête pas de me retrouver à jouer à la caissière. Et je déteste ça. Des sous pour les études? Hop! Un job de caissière! Trop de temps entre deux postes? Hop! Un job de caissière… À se demander si je ne vais pas être caissière toute ma vie. Ce boulot est ingrat. Bon, ok, d’accord, pas toujours… Ni tous les jours… Mais là, dans cette épicerie. Debout 10 heures par jour, gestes répétitifs, indifférence [quand ce n’est pas du dédain], travail le dimanche et les jours fériés, heures de ménage et comptage non payées, pauses non prises: “Bonjour” “Blip… Blip… Blip… Blip…” “Ça vous fera X euros s’il vous plaît” “Merci – et bonne journée” “Bonjour” “Blip… Blip…Blip…” “…” Peu à peu, mon esprit se ferme. Mots et gestes deviennent automatiques.
C’est avec le dos que ça commence. Nos clients sont vieux. Trop vieux pour conduire et faire leurs courses dans un endroit économique. Alors, ils sont trop vieux aussi pour porter leurs paniers sur la caisse. Donc, on les aide. Une grande inspiration, on se penche en avant et on glisse le panier de son portant jusqu’au zinc de la caisse. Ou les packs d’eau. Neuf kilogrammes. Une centaine de fois par jour – une journée calme, ma caisse enregistreuse ancien modèle m’indique que j’ai répété “Bonjour” plus de 600 fois. L’omoplate droite s’engourdit. Puis, c’est comme un coup de poing dans le milieu du dos chaque fois que je me penche… Ma hanche droite a l’air de grincer lorsque je grimpe les deux étages qui me promettent une nuit de sommeil même plus réparateur. Au bout de quelques semaines, j’ai déjà mal aux pieds au réveil…
“Blip…La boîte de biscotte. Blip… Le quart de beurre. Blip… Le pot de confiture. [Mise en sachet] 6,66€ s’il vous plaît… 6,66, 6,68, 6,70, 6,80, 7, 8 et 2 qui font dix… Et n’oubliez pas votre reçu. Merci… Je vous souhaite une bonne journée! … Au revoir!” “Bonjour! Blip… Blip…”
Vous êtes-vous déjà demandé ce qui se passe dans la tête d’une caissière? Aucune n’est là par vocation. Au pire, elle espère un jour “avoir un commerce à elle”, au mieux, elle finance ses études. Celle-ci est là pour rembourser des dettes, et songe à toutes ces folies qu’elle fera quand ses comptes seront à nouveau opérationnels. Celle-là espère secrètement qu’un de ses riches et vieux clients lui laissera quelque chose à sa mort. Cette autre est heureuse d’avoir finalement trouvé un travail après des années de galère — expert comptable pendant vingt ans, elle a quand même l’impression de s’être fait rouler… L’argent, l’argent misérable durement gagné: voilà pourquoi elle est là. Mais, très vite, plus rien ne passe dans sa tête. Elle veut s’asseoir. Elle veut arrêter d’avoir trop froid parce qu’elle est dans les courants d’air. Trop chaud parce que le soleil tape sur la vitrine et que ça fait effet de serre. Elle veut que quelqu’un coupe cette foutue radio qui l’oblige à crier ses “bonjour” à ses clients de toute façon trop vieux pour l’entendre. Elle veut ne plus jamais avoir mal aux joues à force de sourire alors qu’elle a mal aux jambes, au dos, à la gorge, qu’elle est frigorifiée, et qu’en plus, ça fait une heure qu’elle a envie d’uriner. Il faut encore attendre une demi-heure avant la pause. S’il n’y a pas trop de vieux venus chercher leurs packs d’eau. Elle n’est plus personne quand elle est derrière sa caisse. Personne ne connaît son nom. Elle est “la caissière désagréable” ou “celle qui sourit tout le temps, mais si, tu vois laquelle”. Le pack de lait demi-écrémé UHT avec bouchon à vis bleu ciel est à 6,66€, mais personne ne connaît sa valeur à elle. Sa vie ressemble à une boue grisâtre et uniforme. Elle se raccroche à un gri-gris qu’elle serre dans sa main, au fond de la poche de sa blouse, ou à l’horoscope distillé d’une voix sulfureuse toutes les demi-heures par la radio du magasin. Elle pense que si on lui avait donné 1€ chaque fois que quelqu’un lui avait répondu “J’en veux pas du reçu, c’est pas remboursé”, elle serait millionnaire.
Mais, pour elle, vous n’êtes rien non plus. “Le vieux qui se croit rigolo”, “le vieux dégueulasse qui matte les petites filles venues s’acheter un goûter entre copines”, “le vieux qui a l’air sympa, là…” Vous n’avez pas de nom. Pas de saveur. Parfois, vous puez. “Celui là, il suffit qu’il dise bonjour pour que tu te retrouves à 2g en cas de test d’alcoolémie”. Il y a l’ancien mannequin qui a une couleur: celle des photos noir et blanc qu’elle offre pour qu’on se souvienne de sa beauté enfuie. Les alcoolo aussi ont une couleur: blanc, rosé, rouge. La caissière fait semblant de rien. L’alcoolo fait croire que c’est “pour la cuisine”: deux bouteilles de 1,5l quatre fois par jour, il ne va pas rester beaucoup de lapins sur la planète! Mais elle s’en fout. Tout de suite après “Au revoir” vient “Bonjour”. Souvent, dans la même phrase. La mécanique est bien huilée, elle ne s’arrête jamais. Et si jamais elle s’arrête, alors la caissière mets ses mains dans l’eau froide additionnée de javel pour essuyer derrière vous vos dernières traces. Vous êtes déjà oublié. Vous êtes des petits cailloux qui empêche la boue grisâtre et uniforme de sa vie de briller.
Parfois, tout de même, il se passe quelque chose: un client mal luné insulte la caissière, gratuitement, comme ça, parce qu’il a eu une mauvaise journée. Il n’y a pas de raison qu’il soit le seul. Alors, quand il la voit, il déverse son flot de bille et cherche à la blesser. Il lui arrive même de casser quelque chose que la caissière doit nettoyer. Elle se blesse réellement avec les éclats de verre du pot de confiture qui a explosé. La caissière se sent salie. De la boue grisâtre et sale. Ou bien, un client qui veut être gentil laisse sa monnaie: 0,01€ de “pourboire” précise-t-il… Et la caissière apprend à reconnaître la valeur qu’on lui accorde. Alors, elle se sent salie. De la boue grisâtre et sale. Et, quelques fois, un client rougit quand la caissière lui accorde son “Bonjour!”, comme si, soudain, il avait l’impression d’être quelqu’un… Il bafouille un merci embarrassé. La caissière le sent salit. De la boue grisâtre et sale. Mais une dizaine de “Bonjour” plus tard, tout est oublié… On ne pense plus à rien d’autres qu’à ces mains pleines de verrues, de mycoses et autres maladies de peaux qui se tendent avidemment, effrayées à l’idée qu’on puisse les voler d’un centime mal rendu. La boue est à nouveau grisâtre et uniforme.
Je pars à 7h45. À 7h50, j’enfile ma blouse blanche: un système qui donne l’impression de passer une couche par la tête, avec des petits boutons au niveau de la taille. 7h55, je compte mon fond de caisse: deux billets de 20€, quatre de 10, six de 5, dix pièces de 2€, quinze de 1, quatorze de 0,50, dix de 0,20, dix de 0,10, vingt de 0,05, dix de 0,02 et vingt de 0,01. 156,40€. À moi de récupérer la monnaie jalousement gardée des clients pour pouvoir en rendre toute la journée. Et de m’en débarrasser pour ne pas avoir à compter trop longtemps et rentrer tard… 8h, j’emballe 120 baguettes dans des petits sacs de plastique. La croûte me blesse les doigts, mais l’odeur est agréable. Si un client arrive, je laisse tomber le pain et je l’encaisse. J’essaie de lui piquer sa monnaie. Je retourne au pain ensuite. 8h30, la caissière n°2 arrive, je prends mon poste pendant qu’elle lave les zincs à l’eau de javel: ses doigts sont rouges, le zinc blanchit. J’y reste jusqu’à 12h30, 35 si un client traîne, avec, dans le meilleur des cas, une pause pipi de deux minutes vers 10h. Je compte la caisse. 1548,63€, plus ou moins. Il me manque 0,10€. J’ai dû confondre deux pièces. Ça arrive quand on répète les mêmes gestes toute la journée. Morale sur les 0,10€. Comme si ça comptait. Mais les patrons ont un petit château à entretenir, c’est pas tout ça, avec deux étangs reliés par un petit pont de bois japonais. 0,10€, ça compte. Je rentre. J’avale un plat de pâtes vite fait. Je dors une demi-heure. J’y retourne. Re-belote. Sans l’étape du pain. De toute façon, j’aurais pas le temps. Quand j’arrive, les vieux font déjà la queue: ils n’ont plus de temps à perdre! Je rentre à 20h05. Je mange. J’ai trop mal au dos et aux jambes pour faire quoi que ce soit. Je m’endors vers 23h. Mardi, mercredi, jeudi, vendredi matin — les mardi et vendredi matin, il y a marché sur la place, il faut donc être intransigeant sur la monnaie ou, dès 8h05, on n’en a plus. Le vendredi après-midi, la plupart du temps, je dors, je lave ma blouse, je la repasse en prenant garde de bien respecter les deux plis verticaux, je fais la vaisselle de la semaine qui traîne sagement dans l’évier. Samedi, je recommence. Le dimanche matin aussi, très souvent. Le lundi, je fais mes courses. La boue de ma vie est craquelée et sèche, comme la peau de mes mains, attaquée par l’amidon des sachets en plastique blanc et la poussière. Je trouve le réconfort dans le chocolat. La paie ne me permets pas de trouver un autre réconfort. Grâce au chocolat, ces centaines de mouvements répétitifs deviennent un ballet. Une chorégraphie contemporaine fondée sur l’harmonie de la boucle.
Ma caisse enregistreuse est à gauche. La balance est au-dessus. Le zinc sur la droite. On pose ce qui n’est pas compté entre les deux. On passe le code-barre devant le scanner, juste en face, on fait le sac à droite, coincé contre un pilier. Les sacs sont posés en vrac en-dessous. Je me tourne d’un demi-tour à droite: “Bonjour”. Je me penche d’une dizaine de degré, d’un mouvement sec, j’attrape un sachet sur ma gauche, comme une femme qui déverserait des fleurs sous les pieds de son dieu. Je me retourne en me relevant. Mes bras sortent les boîtes du panier à gauche, ralentissent devant le scan, mettent dans le sac à droite. Je me tourne à gauche, lis le montant, me retourne à droite, prend l’argent tendu, ou jeté, selon que le client le gagne lui-même ou non. “Merci”. Je virevolte encore à gauche, compte, retourne à droite, rend la monnaie “ 6,66, 6,68, 6,70, 6,80, 7, 8 et 2 qui font dix”. Petite révérence avec le sourire. “Merci et au revoir”. Je pivote à gauche, j’empoigne le panier jaune. D’un large geste, je le mets tout à droite, sur la pile de paniers vides qui attendent d’être remplis à nouveau, comme ces femmes qui n’ont plus que leur corps pour vivre. Je me retourne prestement vers la gauche, incline la tête, sourire. “Bonjour!”. Le dos me fais souffrir, alors, je plie les jambes pour attraper le sachet. Me relève. Me penche par-dessus le zinc redevenu gris de 90 cm de large pour saisir un pack d’eau bleu ou vert selon que l’eau pétille ou non dans le fond d’un caddie®, le soulève sur le zinc, le fais glisser sur le côté pour que le scan ne compte pas qu’une bouteille, le redresse sur la droite, le pousse au fond du zinc, derrière le pilier, pour faire de la place pour ce qui suit. J’essaie de faire des sacs les plus plein possibles. Le patron me répète inlassablement que ce luxe lui coûte cher. C’est comme jouer au Tetris en trois dimensions. Mais attention! Si le sac est trop lourd, il se déchire, et il faut tout recommencer! La file s’allonge alors, et s’énerve en proportion. Il faut accélérer encore le tempo. Mes pieds succèdent les poses du classique: première, troisième, première, quatrième… Mon dos se tords et se vrille. Mes bras se baissent puis se lèvent. Ma tête se vide. Je saisie une pomme, la pose sur la balance. Pomme rouge: 4174, touche entrée. Blip-biiip. Rose: 4130. Jaune: 4020. Une orange, 3853. Une banane 4234. Tout devient code. Lorsque je vais faire mes courses, le lundi, je me dis qu’il ne faut pas que j’oublie les 4664. Je suis un dugong: j’ai besoin d’avoir le sentiment d’être libre de mes actes même si tout est prévu d’avance pour moi…
Mercredi, 16h55. Les mamans de métier venues chercher le goûter de leur progéniture sont reparties, les sorties de bureau pas encore arrivées. J’en profite pour recharger l’étagère sur laquelle on pose les sacs à bretelles. Je suis sous la caisse. Quand je me relève, elle est là. Elle est arrivée sans un bruit. Elle ne dit rien. Ses cheveux ressemble à un halo de paille. Elle me tend une bouteille dans un sourire silencieux. Quant elle me tend l’argent, de la terre tombe de ses mains. Elle sort. Pas un mot, pas un bruit. Je me souviens qu’elle avait l’air sale et négligée, mais elle ne sentait rien. L’impression que laisse un courant d’air. Je me tourne vers la caissière n°2. Elle ne l’a pas vu. Elle était occupée, elle n’a pas fait attention. Un client arrive “Bonjour!… Blip… Blip” Ça y est, les sorties de bureau sont là. Ils se succèdent jusqu’à 19h30.
Jeudi, 7h55. J’ai fini ma caisse. Je me retourne. Elle est là. Je ne sais pas par où elle est arrivée. Elle tend sa bouteille. Son bouche est un simple trait au bas de son visage. Ses yeux ressemblent à deux rides horizontales. Mais elle sourit. Je le sens. Je souris moi aussi. J’ai peur mais je me sens heureuse. J’agis sans m’en rendre compte. Quand je me retourne pour lui rendre sa monnaie, elle n’est plus là. Je demande au commis qui passe la serpillière devant la porte s’il la voit, que je lui rende sa monnaie. “Il n’y a eu personne”. Une cliente rentre. Prend sa baguette. Pose 0,80€ sur le zinc. Quand je les ramasse, il y a de la terre sur le comptoir encore humide et blanc de javel… Mais déjà, les clients du matin ont besoin de café, de sucre, de lait, de biscottes, de croquettes pour leurs chats.
Aujourd’hui, je déjeune avec les autres caissières. Nous sommes toutes plus ou moins nouvelles. “Ça tourne beaucoup ici, bizarrement, personne ne tient plus de 6 mois” — pourtant, les patrons sont plutôt gentils. Personne n’a vu la femme sans bruit. Toutes ont un client dont elles se plaignent. Celui-là essaie de les tripoter. Celui-ci bat visiblement sa fille. L’instit du quartier picole “on devrait faire quelque chose”. Moi, ma cliente mystérieuse n’intéresse personne.
Vendredi. Jour de marché. Beaucoup de monde, ça s’énerve dans la queue. Le rythme s’accélère. Lessive, assouplissant: “6,66€ s’il vous plaît”. Je me retourne, et elle est là. Devant la caisse. Elle n’était pas dans la queue. J’en suis sûre. Son visage pâle et muet. Ses vêtements d’homme sombres : on dirait qu’ils flottent autour d’elle. Ils sont couvert d’une mince couche de terre. Elle me regarde. Le client suivant s’impatiente. “Et alors, on rêve?”. Je veux lui faire signe que je m’occupe d’elle. Je tourne la tête. Il n’y a personne… Mais déjà un panier jaune se pose derrière le premier: il faut que j’accélère le mouvement.
Rose, super-dégraissant. Bleu, lavant ou doux, comme les yaourts. Vert, faussement naturel. Les couleurs des produits sont des ruses pour vous manipuler. Souvenirs d’enfance et vichy… Moi, ces couleurs, autrefois, je les trouvais belles. Maintenant, elles me semblent ternes. Tout devient jaune, couleur des paniers qui se succèdent sans fin. Ce même jaune avec lequel les enfants dessinent les soleils. Ce jaune des outils des société de location, ou de la pisse des diabétiques. Les semaines passent. Mes mains se couvrent de petites coupures. Mes pieds écrasent les semelles de mes chaussures. On distingue clairement chacun de mes doigts de pied en creux noirs sur le caoutchouc verdâtre. Les cheveux jaunes de la femme apparaissent sporadiquement, dans un silence. Toujours ce sourire. Mais, l’espace d’un éclaire, mes mains ne me grattent plus. J’oublie mon dos, mes jambes et mes pieds. La radio ne blesse plus mes oreilles. La douleur dans ma gorge s’atténue. D’où vient-elle? Du bosquet planté sur la place, qui nous fais croire que l’on vit dans un village? Mon omoplate gauche lance quand j’attrape le chiffon sous la caisse pour essuyer la terre sur le comptoir. Mais je ne me souviens plus des doigts aux ongles noircis qui l’ont laissée: mon dos me rappelle que cette torsion anti-naturelle que je dois effectuer l’inquiète. “Bonjour!” Un tas de madeleines attend le passage au scan, avec un kilo de pruneaux séchés et six rouleaux de papier-toilette en promotion “6,66€… Merci!”
“25, 26, 27, 28 billets de 20€, ça fait 560€” J’inscrit le montant dans mon cahier. La patronne a envie de discuter aujourd’hui. Son coiffeur est en vacances. Elle va se faire blondir tous les vendredi à 13h. Mais, aujourd’hui, il n’est pas là. Personne d’autre qu’elle n’est dupe de sa couleur naturelle. Mais elle y croit. Est-ce parce que son secret est compromis qu’elle a envie de faire des confidences? “Avant, tu vois, le magasin était en face. Et ici, il y avait une église. Quand elle a été rasée pour construire cette résidence, on a acheté le rez-de-chaussé pour avoir un magasin moderne, c’est mieux, les clients sont plus nombreux.” 13h, déjà! Je n’arrive pas à lui faire conclure son histoire, je suis fatiguée, je voudrais m’asseoir, mais elle continue. “On a gardé les vieilles caisses et les vieux frigos parce que c’était déjà un tel investissement! C’est pour ça qu’on a tout fait nous-même…” Ah! je comprends mieux pourquoi tout est si mal fichu: les comptoirs trop bas, les piliers là où on devrait être, nous, le rayon chocolat face aux vitrines qui surchauffent… Mais va-t-elle se taire? Enfin, elle voit les salades et se décide à aller chercher de quoi déjeuner. J’en profite pour filer. Pour moi, c’est la fin de la semaine. Depuis plus de deux mois, j’ai enfin deux jours de repos d’affilé (j’en ai même trois et demi), et je compte bien en profiter!
Mardi matin. Je ne sais plus comment ouvrir la caisse. Tout est parti en trois jours! Pfiout! Je fais tomber les pièces que je compte. Le patron m’engueule. Ah! c’est la semaine de mauvaise humeur? Les congélateurs sont en panne. Ils sont arrivés ce matin, ça puait et il y avait de l’eau partout. 2000€ de marchandise perdue! Ils sont fous de rage. En plus, la responsable qui n’arrive pas! Elle qui n’est jamais en retard! La précédente avait fait la même chose, disparaître comme ça sans prévenir! “On n’est pas si méchants que ça avec vous, si?” Les patrons s’inquiètent visiblement plus pour leur chiffre. Ils sont persuadé qu’elle a trouvé un autre travail. Mais on n’a pas le temps de discuter: les enfants dans le magasin s’énervent. L’un hurle devant les bonbons, l’autre vide consciencieusement le rayon des conserves alors que sa maman discute avec une voisine. L’ambiance est électrique. Et cette odeur! Le commis s’escrime à nettoyer le fond des congélateurs, pleins d’une sorte de gelée rosâtre. Je me retourne pour poser un panier sur son tas. Elle est là. Un souffle. “Merci”. Ses lèvre n’ont pas bougé. On m’appelle de l’autre côté. Je la quitte des yeux un instant, je n’ai même pas tourné la tête. Elle n’est plus là. C’est le printemps, mais on dirait que le temps est à la neige: tout le monde est sur les nerfs. Les vieux tiennent tête aux enfants. Rien ne va assez vite. Lorsque je rentre, je suis épuisée. La responsable de l’épicerie n’est pas là non plus l’après-midi. La patronne a essayé de lui téléphoner, mais personne ne répond. La caissière n°2 doit la remplacer. Les clients veulent tous des surgelés et se plaignent à longueur de temps. Le dépanneur ne trouve pas ce qui cloche: d’après lui, tout fonctionne à merveille. Côté caisse, ça n’arrête pas. Je ne sais même plus ce qui se passe à deux mètres de moi.
Le lendemain, les congélateurs sont remis en service. Il y a livraison d’épicerie, je suis seule en caisse toute la journée. Quand une seule personne manque, tout est chamboulé. Au moins, la journée passe vite, sans que je m’en rende compte. Jeudi, toujours sans nouvelles de la responsable, les patrons bombardent la petite vendeuse d’un nouveau titre qui sonne bien mieux et accrochent une pancarte sur le pilier, juste au-dessus de ma tête.
Mardi. La nouvelle est là. Le rythme reprend son train-train brisé un instant. Le vieux de 8h04 est là et m’attends, son panier plein de crottins de chavignoles, de soupes en briques et de yaourts: il n’a plus de dents, il ne mange que du mou… Mais il est gentil. Me dis qu’il aime bien quand je suis coiffée comme ça, avec une queue de cheval. Je lui rappelle sa nièce suicidée. La routine est à nouveau la même, vaguement rassurante, usante, épuisante. On se détache…
Quand on n’en peut plus, on organise un dîner, pour se divertir un peu. L’espace de deux ou trois heures, on déverse tout le mal qu’on pense du travail, des patrons, des clients. C’est comme la finale d’un sport social. Ça donne l’impression d’être moins seules. Ça évacue un peu la tristesse latente de ce boulot. “Et ce type qui m’a dit qu’il avait un vrai travail, lui, j’aurais dû lui demander ce que c’était!” “Tu te rends compte, cette gamine me regarde et me jette que, sil fallait être intelligente pour être caissière, ça se saurait! Nan, mais des baffes! Moi qui ai une maîtrise!” “Et cette vieille bizarre qui ne fait pas de bruit, avec de la terre sous les ongles…” Mon cœur s’arrête. Je ne suis plus seule. La petite nouvelle l’a vue aussi. Cela fait un mois, si ce n’est plus, que je l’avais oubliée. Depuis que la responsable a disparu… Enfin, je ne faisais pas attention. Je m’occupais de mes clients. Je vais faire plus attention. Je vais me concentrer plus. J’y arrive: au fur et à mesure, je ne fais plus d’erreur de caisse. Maintenant, je vais pouvoir la guetter, d’ailleurs puisque rendre la monnaie est enfin un réflex. Je commande une autre bière, histoire de diluer ce sentiment d’angoisse qui sourd à nouveau en mois…
Le lendemain, évidemment, je suis en retard. C’est la première fois. “Et moi qui voulais te mettre chef de rayon” exulte le patron! Je me sens toute petite. Il m’engueule devant les clients, nous faisant perdre encore plus de temps, à tous. Il est très en colère. Son petit visage rond est encore plus rouge au-dessus de son tablier vert bouteille. La nouvelle responsable est encore plus en retard que moi. Et les congélos sont encore en panne. Ce serait un petit voyou de l’immeuble qui déconnecterait les fusibles, situés dans une boîte à laquelle tout le monde a accès, juste à côté de l’ascenseur. Le patron est persuadé que c’est un de ses employés. Et il compte bien que l’une dentre-nous le dénonce. “Le”: il pense que c’est le commis. Il va être à la fête, le pauvre! Enfoncé dans les congélos jusqu’à la taille, pour essuyer cette étrange gelée rosâtre laissée par la catastrophe, il doit en plus préparer les livraisons aujourd’hui! “C’est la loie des séries décidemment! À chaque fois c’est pareil: les frigos sont en panne, ou c’est la cireuse, et une vendeuse nous plante, ou c’est le livreur qui vient pas!” Le patron maugrée du fond du magasin.
Enfin… Les clients s’impatientent. La première pose ses poireaux sur le zinc. De la terre en glisse. Le battement de mon cœur s’accélère. Je la vois. Juste en face, à la caisse n°2. Un peu de terre autour d’elle. Elle se retourne. Elle sourit. Pas un bruit. Elle me fait un clin d’œil. Je n’arrive plus à respirer. Je sais que la responsable épicerie ne reviendra jamais. Mes yeux se troublent. La silhouette frêle devient encore plus floue. Mais, aujourd’hui, elle ne disparaît pas. Elle tend le bras. Et frôle du bout de ses mains la caissière. Qui n’a pas l’air de réagir. Elle se contente d’ajuster sa blouse autour d’elle, comme si elle avait froid. Elle l’époussette. Il tombe un peu de terre de ses épaules, comme quand le sable des poireaux tombe de la balance. Et, pour la dernière fois, elle sort de sa caisse pour aller fermer la porte.

Inspiré d’une histoire vraie, la mienne.

, vous trouverez un bon article sur le métier de caissière de supermarché…


6 responses to “La caissière

  • ida

    WOW! j’adore! euh … arf je trouve pas mes mots.. suis encore dans l’histoire… j’aime, vraiment, bravo…merci

  • FD

    J’arrive chez toi via d’autres blogs cosmeto et je lis ,je lis je lis à n’en plus décoller. C’est une histoire fabuleuse, très prenante, intense…j’en reste toute troublée.

  • Al.X

    Ça a été mon quotidien pendant 4 mois (ce qui fête aussi une seconde année de caisse, si je cumule)… J’ai eu le temps de m’imprégner! Peut-être une nouvelle histoire bientôt, selon ce qui me trotte dans la tête! En tout cas, merci! On se trouve toujours un peu “nouille” de montrer à tous ce que, au final, on écrit pour soi. Vous m’encouragez beaucoup!

  • Anonymous

    je suis arrivée sur ton blog par tallulah. Merci de ce que tu donnes, ton témoignage est très intense. Je ne regarderai plus jamais les caissières du même oeil, et je comprend mieux pourquoi mes bonjour et mes regards ne les atteignent pas.
    Alors, où trouves-tu le temps de faire tes magnifiques savons, avec ce boulot de dingue ? Des savons comette contre de la boue… t’as pensé à faire un savon gadoue, une sorte de défouloir qui soit aussi un savon qui lave de tout.

    Nataelle de Bordeaux
    soliflor.monsite.orange.fr

  • Tam

    Bonjour Nin-8,
    Merci pour cet article, tres touchant…
    Tu as bien d’autres talents que les savons, dis-moi!

  • Jaylan

    That’s not just the best anewrs. It’s the bestest answer!

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